lundi 17 mai 2010

Le film dont tu es le héros !

- Et alors, c'est bien Kick ass ?
- Ouais, sympa, le film de geek, quoi !
- Mais c'est bien ?
- Ben, tu vois, c'est bien le film de geek, quoi !


Le héros de Kick ass, Dave (Aaron Johnson, nouveau venu à suivre) est un ado mal dans ses baskets, qui traîne avec ses semblables binoclards, pas sportifs, sans nanas. Ils passent leur vie dans des livres, dans des films, sur des jeux vidéos en ligne, sur Internet et dans les magasins de comic books.

Comme tout geek qui se respecte, Dave n'est pas à l'aise dans la vraie vie, et son truc à lui pour la fuir est de se demander pourquoi personne n'essaie d'être un super-héros dans la réalité. Il se met donc dans l'idée d'en devenir un lui-même, bien qu'il n'ait aucun pouvoir ! Il se lance dans la rue, avec une combinaison achetée sur Internet et s'invente un nom cool : ce sera « Kick ass » !

Comment ce gamin sans histoire va devenir un phénomène médiatique, à coup de You tube et de Facebook ; comment vont débouler dans sa vie deux autres super-héros, anges de vengeance tout droit sortis de Kill Bill, papa (Nicolas Cage) et sa fifille de douze ans (épatante Chloe Moretz). Ultra violents, ils tranchent singulièrement avec le ton gentil du film, et vont amener notre super-héros de cour d'école à affronter un vrai grand méchant, chef mafieux sans scrupules !

Selon wikipedia, la définition du geek est : « personne passionnée, parfois de manière intense, par un domaine précis. Il s’emploie entre autres dans le domaine de l’informatique ainsi que dans celui de la science-fiction. ».

Si la robotique a 3 lois, la geekitude, elle, en a 5, fondamentales, chacune étant suffisante mais non-nécessaire.
Profitons de la sortie de Kick ass pour les formaliser... nous les appellerons les 5 lois du Film Geek, ta-ta-taaaa !

Loi n° 1 : Le film dont vous êtes le héros

Tel l'albatros du poète, lourd et maladroit sur le pont du bateau, le geek, à l'image de Dave dans Kick ass, ne trouve pas sa place dans la société, et n'attend qu'une chose, s'envoler pour d'autres mondes alternatifs.

Un bon film de geek, c'est donc d'abord souvent un film dont vous, geek, êtes le héros !

Souvenons-nous d'autres films de geeks célèbres :
- Retour vers le futur, avec fuite du jeune Marty dans des réalités alternatives futures, quitte à s'y reprendre à plusieurs fois dans la trilogie, pour parvenir à la réalité idéale,

- Matrix bien sûr : Néo, lui-même informaticien dans son cubicle – le top du geek – que l'« on » vient chercher sur son ordinateur,

- Brazil, autre célèbre oeuvre-culte geek, où - attention spoiler - le héros en train d'être torturé à mort va fuir définitivement la réalité en imaginant son sauvetage par un mouvement de résistance !

Allons plus loin : Luke Skywalker dans l'épisode 4 de Star Wars, n'est-il pas une sorte de geek ? Adolescent désœuvré sur sa planète paumée, sans copine, il n'attend qu'une chose : qu'on vienne le chercher pour vivre une aventure inter-galactique qui va le faire devenir un héros de légende !

- Oui, mais Bruce Wayne alors, il est mal dans sa peau d'ado, c'est ça ?


Loi n° 2 : Choisissez un genre non-réaliste !
Certes.
Si Batman ou Le seigneur des anneaux sont adorés par nos amis geeks, cela peut être aussi lié à leur genre même, bien entendu. Les films de SF ou d'Heroic-Fantasy, en tant qu'uchronies, recréations d'un univers alternatif et cohérent, peuvent être largement considérés comme films de geeks : Conan, Terminator, Blade Runner, Dark City, Star Trek, Willow...

Le film de Super-héros en fait aussi partie, bien sûr ! Sam Raimi, célèbre geek, se projette totalement dans ses Spiderman en Peter Parker, loser malingre, qui n'arrive pas à conclure avec cette becasse de Mary-Jane... Mais un beau jour, grâce à un heureux accident, il devient un Super-héros et sera reconnu par petits et grands – cool – et en plus, il pourra pecho la rouquine voisine !

- Hé, Tarantino est une idole geek, et pourtant il ne met en scène ni superbonzhommes, ni ptits hommes verts ni guerrières aux seins nus, que je sache ?

Loi n° 3 : Citez vos références !
Gnak-gnak.
Kick ass répond effectivement aussi à cet autre loi de geekitude : citer explicitement ses références ! On y trouve en permanence des citations de films par la voix-off, des affiches de Mike Mignola au mur, des gimmicks sonores d'Ennio Morricone, etc. !

En gros, je vois le monde à travers mes références : regardez Clerks, petit bijou uniquement construit sur les délires de deux vendeurs de video-clubs.

- Oui mais le personnage qui explose tout dans Kick ass, c'est une nana, Hit-girl, et ça, c'est pas très geek, non ?

Loi n°4 : Cherchez (pas) la femme !
Pfff....
Ce n'est pas la petite Hit-girl, ou même Trinity (Matrix), personnages actifs à caractère, qui changeront les choses : avec leur côté garçon manqué, elles ne représentent qu'une sorte de sidekick idéal, simple « Robin » à jupette !

En effet, dans le film de Matthew Vaughn comme dans la plupart des geek-movies, les femmes sont assez rares, ou alors objets de fantasme avant tout, moteurs de l'action mais rarement actives. Ici, les seules femmes sont ainsi une jolie petite copine spectatrice du récit et enjeu de l'aventure, une mère décédée et une prof à forte poitrine.

Dernier standard essentiel de la geekitude : le monde des ados contre le monde des adultes.

Loi n°5 : La guerre des mondes
Le geek est cool, l'adulte ne comprend rien. Dans Kick-ass, on est dans un monde sans autorité : les parents sont morts ou transparents, la police est corrompue et la justice inexistante ! Quant aux professeurs, ils sont réduits à des fantasmes pré-pubères.
Les vrais adultes actifs sont... les méchants ! Particulièrement le chef mafieux que vont affronter nos héros, entouré de sa palanquée de tueurs.

… est-ce un bon film pour autant ?
Au final, le film de Vaughn cumule donc les 5 lois du vrai film geek : héros geek qui s'invente une autre vie (1) et devient un super-héros 2), qui cite explicitement des films et visuellement des jeux vidéos (3), considère les femmes comme de simples enjeux scénaristiques avec de gros seins (4), et qui affronte le monde des adultes (5) !

Intrigue sympathique, efficace mélange de 1er et de 2d degré, des bons gags, un mauvais goût assumé, d'excellents acteurs.., mais à force de citer Tarantino ou les Wachowski, on en vient à se demander... ici, où est le souffle d'une vraie mise en scène, où est la singularité du ton, où est la virtuosité des chorégraphies visuelles, bref où est l'originalité ?

Eh bien, nulle part !
Kick ass
est juste un petit film drôle de super-héros, moins réussi dans le style « canardage hénaurme » que Mr & Mrs Smith par exemple ; et dans le genre parodie de super-héros, on peut presque préférer le plus ringard mais moins branché Mystery Men, avec Ben Stiller !

Le mot de la fin à Alexandre Astier (Kaamelott) autre geek célèbre, joli hommage à un phénomène qui, de marginal, devient de plus en plus mainstream :
"Un geek est une personne qui ne parvient pas à trouver une raison satisfaisante
de devenir adulte."

Kick ass (Matthew Vaughn, USA, 2010)
Avec : Aaron Johnson, Nicolas Cage, Chloe Moretz

mercredi 5 mai 2010

Monstres & Cie

Difficile de parler du début d'History of violence sans évoquer le fameux « effet Koulechov ».

Lev Koulechov, en dépit de son patronyme qui fleure bon le lanceur de poids, était un cinéaste russe, qui a mis en évidence et théorisé la propension d'une image à influer sur le sens des images qui l'entourent, dans un montage cinématographique.

Koulechov a notamment développé l'expérience scientifique suivante : il choisit un gros plan d'un acteur, avec une expression neutre. Il construit ensuite trois montages différents, incluant ce même plan.
Dans le premier montage, avant le gros plan, il insère un plan d'une assiette de soupe. Dans le second montage, il insère, à la place de l'assiette de soupe, un cadavre dans un cercueil. Enfin, il insère un plan d'une femme allongée sur un canapé.

Interrogés après le visionnage de chaque séquence, les spectateurs doivent caractériser le sentiment exprimé par l'acteur. Dans le premier cas, les spectateurs croient percevoir la faim, dans le second, la tristesse et dans le dernier le désir.

Les images ne prennent donc sens que les unes par rapport aux autres, et non indépendamment les unes des autres. Cet effet est à la base de la narration cinématographique.

Et c'est sur cet effet que joue David Cronenberg pour introduire son A History of violence...

« J’ai fait un cauchemar, j’ai rêvé que des monstres étaient dans le placard »... la petite fille réveille toute la maisonnée en pleurant, et viennent à son chevet son père compréhensif, sa maman rassurante et son grand frère ado protecteur…

Papa, Maman, Grand-frère… notre belle famille, réunie autour de ses corn-flakes du matin, lui calme et aimant dans son petit restaurant de quartier, elle, avocate à la quarantaine sereine, leur fils, sensible et sage, et enfin la petite fille à la blondeur espiègle…

Ces scènes d’ouverture, dégoulinantes de bonheur publicitaire, ne sont supportables que parce qu'elles ont été précédées d'un pré-générique ultra violent, qui semble n'avoir rien à voir. Tout ce qui suit, même le plus banal, se voit ainsi avec une sourde inquiétude… attente angoissée du moment où cette introduction sanglante va rejoindre et souiller ce bonheur idéal…
Effet Koulechov garanti !

Et ce moment arrive.

Car le braquage de son tranquille diner par deux psychopathes va faire réagir Tom non pas à la manière d’un bon père de famille, mais comme un véritable tueur.

Son passé est à ses trousses.
Sur la trame ultra simple et efficace d’une série B, David Cronenberg s’amuse avec les fausses pistes, nous entraîne sans cesse là où on ne l’attend pas et joue avec un certain humour sur tous les codes du genre, pour conduire au final une réflexion troublante sur la nature humaine.

A History of violence autorise en effet plusieurs niveaux de lecture : l’histoire d’un brave type rejoint par son passé et qui va tenter de s’en sortir en protégeant sa famille… et une parabole provocatrice sur la graine de violence prête à germer en chacun d’entre nous !

La mise en scène joue la sobriété, ce qui met encore plus en valeur les quelques moments bruts qui éclatent comme autant de chocs émotionnels ; comment une dispute conjugale se termine en scène de sexe animale, digne de Crash : papa et maman qui baisent comme des bêtes dans l’escalier, excités par cette atmosphère de violence ?

Comment ne pas citer aussi une scène magique de retrouvailles entre les deux frères qui ne se sont pas vus depuis 15 ans (excellents William Hurt et Viggo Mortensen) : rapport de force oscillant sans cesse entre le sourire et la terreur. Face à face, à la fois les deux petits garçons qu’ils étaient, et les deux tueurs d’aujourd’hui …
Au final, le bonheur Ricoré ne saurait cacher que les vrais monstres, ils ne sont pas dans le placard. Ils sont là, avec toi, gamine… ton père, ta mère, ton frère… tous des monstres !

Là se situe une morale… amorale d’A History of violence. Le Mal est invité à la table familiale, et son couvert doit lui être servi. Cet épilogue nous laisse, comme spectateurs, devant ce dîner, seuls face à nous-même.

Devant ce festin, nus.

A history of violence (David Cronenberg, USA, 2006)
Avec : Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt...
D'après le roman graphique de John Wagner et Vince Locke.

vendredi 16 avril 2010

Adèle Blanc-sec : la coupe est pleine !

Pourquoi ça ne marche plus ?

Pourquoi a-t-on adoré Le Dernier combat, Le 5ème élément, Léon, Nikita, et même Subway, et pourquoi on s'ennuie aujourd'hui à Adèle Blanc-Sec ?

Je me souviens du Dernier Combat. Vu en VHS quelques années après la sortie, puis revu en salle... pour moi, un chef d'œuvre. Abstrait, intense, sophistiqué, en un mot : neuf.

Je me souviens de Subway : oui c'était branché, clinquant, frimeur, mais ça m'avait fait l'effet du Diva de Beineix : une jubilation à suivre Jean-Hugues Anglade en roller dans le métro, et la chanson de Rickie-Lee Jones sur le slow d'Adjani et de Christophe Lambert au faite de sa gloire néon-péroxydée...

Je me souviens de Gary Oldman et de la ptite Natalie Portman, de Parillaud hurlant son nom aux flics « NIKITAAAAA »...et Bruce Willis si cool dans son taxi volant sur lequel atterrit Leeloo-Jovovich !

Et aujourd'hui... je viens de voir Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-sec.

Soyons honnête, l'intrigue conserve une bonne partie du sel des BD de Tardi, univers foutraque, ambiance de comédie fantastique matinée de feuilleton d'avant-guerre, fantasque, où tout est possible : dinosaure, momies ressuscitées, des mystèèèères, une héroïne dure-à-cuire, le Paris d'avant-guerre... alors comment peut-on rater un film comme celui-là ?

D'abord, let's talk about « the Besson's touch », ce ton désinvolte, trivial, décontracté, qui se veut cool... et en fait creux et artificiel ! Comique troupier, répliques trop écrites mais mal écrites, vannes à deux balles, qui alourdissent l'action, dignes d'un vieux Chuck Norris – rhââ les action movies des années 80 !

La touche Besson, ce sont aussi les personnages, monoblocs, superficiels, caricaturaux : flics stupides, toujours dépassés par les évènements, lourds et vulgaires (remember les Taxi et la plupart des productions Besson), l'amoureux transi donc bégayeur, les politiciens couards ET libidineux, etc etc.

Simples silhouettes de cartes à jouer ? Pourquoi pas si stylisation il y avait, mais non, pas vraiment... malgré les postiches, on n'est ni dans Dick Tracy ni dans Sin City !

Alors les acteurs font ce qu'ils peuvent : Louise Bourgoin en Adèle est charmante et dynamique, et remplit son contrat avec talent, mais elle ne joue que sur une seule note ; on imagine ce qu'une Julie Depardieu ou une Sylvie Testud en aurait fait ?

Autour d'elle, des comédiens excellents mais clairement sous-employés : Amalric méconnaissable, Gilles Lellouche ridicule et avec guère d'espace, Jean-Paul Rouve qui - limite - rejoue un personnage des Robins !

Soyons fair, tout n'est pas à jeter malgré tout : l'intrigue garde une fantaisie certaine, et la direction artistique est très réussie, avec une attention particulière sur les génériques de début et de fin, de jolies idées de transition entre les scènes, et de belles créations visuelles (les momies sont trop mortelles).

Mais bon, ça ne suffit pas à faire un film... à peine une belle bande-annonce.

Comme si Besson, à force de ne s'inspirer que de cinéma, ne faisait que répéter à l'infini du déjà vu ailleurs : par exemple, Adèle commence comme Amélie !
Plus exactement, le film débute exactement comme un JP Jeunet : voix off très précise pour présenter les personnages (pendant ce temps, à 542 mètres, blabla...), filmage des tronches en contre-plongée...
Un peu plus loin, la partie Égyptienne, ratée, tellement ratée, n'est qu'une resucée d'Indiana Jones et de La Momie, et ainsi de suite. Et je vous passe les clins d'oeil (c'est le cas de le dire) à Jurassic Park, Titanic, son propre Jeanne d'Arc...

Au final, un cinéma devenu archétype parfait ! Et alors qu'à ses débuts, c'est l'esthétique de Besson qui était critiquée comme étant « publicitaire », c'est aujourd'hui le fond de son cinéma qui est devenu de la pub : pure représentation de clichés qui nous font penser à d'autres films (plus réussis, en général).

Ainsi, de créateur qui enterrait le cinéma de papa et lui redonnait une nouvelle vie dans les années 80, Luc Besson est devenu le fossoyeur de sa propre créativité, et son entêtement à ne pas s'ouvrir à des scénaristes, dialoguistes autres que lui-mêmes, fait qu'on n'espère plus la moindre résurrection de celui qui fut notre idole.

Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec (Luc Besson, France, 2010)
Avec : Louise Bourgoin, Matthieu Amalric, Gilles Lellouche, Jean-Paul Rouve...

PS : cadeau-bonus, pour le fun :

samedi 3 avril 2010

Alice est comme ça

Nous voilà de retour au Pays des Malices de Lewis Carroll.

En compagnie d'une Alice toujours blonde mais devenue grande, presque femme. Et c'est dans le terrier de lapin de ce « presque » que réside le ressort de ce nouvel Alice aux Pays des Merveilles, signé Tim Burton.


Car Alice a oublié qu'elle est déjà venue dans ce monde, enfant, et son retour résonne comme une répétition légèrement différente, dont chaque étape familière, Chat du Cheshire, Lièvre de Mars ou Chapelier fou, prend un relief nouveau, en devenant épreuve initiatique vers l'age adulte. Avec la jeune fille, nous allons revivre ces rencontres successives, nous aussi avec des yeux différents – nous aussi, petits, sommes déjà passés par là...

Alice dans le monde réel, qu'on veut fiancer contre son gré, Alice dans ses fantasmes, toujours trop grande ou trop petite : presque mariée, presque adulte (presque-purée) ! Le monde d'Alice est quelque part au bord du presque, sans père, sans repère...

Le décor : Wonderland, comme terrain rêvé pour l'imaginaire de Burton, où les prouesses numériques permettent l'impossible : bestiaire baroque, chiens fidèles, souris intrépide, Jabberwocky mythique, horizons infinis, châteaux en Pixelland, mais le réalisateur ne se laisse pas totalement enfermer par cette technologie permanente.

Avec une grande cohérence visuelle, Tim ne fait pas du Burton : certains le regrettent - côté un peu lisse - d'autres s'en délectent - un délice - car le maître ne fait pas dans le facile ! L'univers est ici chatoyant, coloré, bourré de trouvailles, familier dans la geste burtonienne, mais aussi d'une sophistication folle.

Certes, l'ensemble manque de rythme et d'intensité, scènes enchainées dans un luna park sans profondeur de champ. De même, peu d'esprit nonsensique au menu, mais après tout, pour cela, relisez Lewis Carroll, sots !

Tim Burton remplit son contrat d'une relecture grand public mais de qualité. Rendons grâce aux reines Bonham-Carter et Hattaway qui font merveille de singularité, reine rouge, reine blanche, la gentille aussi blanche et givrée que la méchante est écarlate de fureur !

Johnny, au top, avec une nouvelle création en Chapelier fou : bien sûr il travaille du chapeau, mais dans la nuance et l'ambiguité, et le cas Depp s'en tire encore comme un chef...

Un peu lisse certes, mais sensass, cette glissade au bord du presque !
Bref, une jolie idée de nous faire revenir, avec Alice, au Pays des Merveilles.

PS :
Shame on Avril Lavigne, BO débile – ça c'est Disney – sur le pourtant ravissant tableau-générique 3D de fin...

« Sur fond de rock & roll s'égare mon Alice
Aux pays des malices de Lewis Carroll. ».


Alice aux pays des merveilles (USA, 2010, Tim Burton).
Avec : Mia Wasikowska, Johnny Depp, Helena Bonham-Carter, Anne Hattaway, Crispin Glover...

lundi 22 mars 2010

The Ghost writer : La menace fantôme ?

Ne vous fiez pas à la bande-annonce de The Ghost writer : plat résumé de l'intrigue, elle ne fait que souligner ce qu'aurait pu être le film sans la géniale patte de son réalisateur, c'est-à-dire un suspense politico-paranoïaque de plus !

Ce trailer on ne peut plus classique de thriller nous raconte en effet sagement comme un jeune écrivain (Ewan McGregor, toujours parfait en innocent plus retors qu'il en a l'air) est recruté pour réécrire les mémoires d'un ancien premier ministre anglais, Adam Lang, dont le nègre vient de disparaître.

Le montage de la bande-annonce permet de comprendre qu'il rejoint le politicien en villégiature sur une île, dans une extraordinaire maison isolée au bord de la mer. On y voit Lang (Pierce Brosnan) et autour de lui des femmes mûres, séduisantes et troubles, des poursuites, une tourmente médiatico-politique qui accuse Lang d'avoir couvert des crimes de guerre commis au Moyen-Orient par le Grand Frère américain, une enquête dangereuse menée par notre écrivain dépassé par des enjeux qui le dépassent ...

Mais comment cette bande-annonce pourrait-elle évoquer la subtilité d'une intrigue tortueuse à souhait, bourrée de fausses pistes et d'accélérations foudroyantes ?

Comment pourrait-elle faire deviner l'atmosphère délétère de cette maison qu'occupent Lang et son staff...décor high tech luxueux, personnage à lui seul en ce qu'il illustre spectaculairement l'isolement de Lang, avec ses immenses pans de mur vitrés donnant sur une lande battue par les vents et la pluie... comme s'il vivait à côté du vrai monde, protégé. Comme si la menace de l'extérieur se rapprochait ?

Des femmes splendides au destin tragique, autour d'un homme rattrapé par son passé, une atmosphère de lynchage médiatique... évidemment, cela fait penser à l'autre actualité de Polanski, mais il serait injuste de réduire le film à cette vision déformée, le film ayant précédé ses déboires judiciaires.

Plus révélateur est le fait que l'écrivain Robert Harris, ici coscénariste avec Polanski, ait été un conseiller très proche de Tony Blair ! Le film est ainsi rattrapé par une autre réalité, autrement plus essentielle : l'audition de Blair il y a quelques semaines par une Commission d'enquête, sur le déclenchement de la guerre en Irak...

Bref, une bande-annonce peut-elle faire comprendre que le nouveau film de Roman Polanski est un quasi chef d'oeuvre ?

Un peu à la manière d'Hitchcock au sommet de son art, Polanski conçoit en effet avec The Ghost writer un ensemble parfaitement cohérent : récit maîtrisé de bout en bout, interprétation remarquable (Pierce Brosnan dans son meilleur rôle, Michelle Williams en épouse brillante et bafouée, jusqu'aux seconds rôles : James Belushi, Tom Wilkinson...), musique entêtante, répliques ciselées, humour sarcastique... un pur bonheur de cinéma, dont on jouit à chaque seconde.

Alors pour savoir ce qui fait tout le sel de The Ghost Writer, fiez-vous plutôt à sa première scène, qui aurait constituée le meilleur des teasers :

Un ferry arrive à quai, et peu à peu tous les passagers rejoignent leur voiture pour débarquer les uns après les autres du bateau. Mais étrangement, une voiture bloque les autres – personne pour la démarrer. Tous les autres véhicules sont obligées de la contourner et elle se retrouve seule au milieu... on devine immédiatement que quelque chose s'est passé pendant la traversée... mais où est donc passé son propriétaire ?

Introduction brillante, dans un langage purement cinématographique, parfaite ellipse qui nous immerge avec classe et humour dans le mystère de The Ghost writer.

The Ghost Writer (Roman Polanski, UK-France, 2010)

Avec : Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Michelle Williams, Kim Cattral, Tom Wilkinson...


jeudi 11 mars 2010

et moi, et moi… bouche bée

« This is not a war. This is an extermination!»

Pur fun.
Blockbuster définitif.

Spielberg a inventé le film d’action contemporain avec Les Dents de la Mer. C’était il y a 35 ans.

Depuis, il a tâté de tous les genres, le meilleur et le pire, et parfois même le passage de l’un à l’autre dans le même film (souvenez-vous de la fin navrante de Minority Report)

Avec La guerre des mondes, Spielberg réinvente le film catastrophe, rien de moins. Vous prenez Titanic, Il faut sauver le Soldat Ryan, La liste de Schindler, vous mixez, vous rajoutez une grosse lampée de 11 septembre, et hop, servez très frais. Un scénario et un filmage exceptionnels, une noirceur évidente du propos : une vision amère d'une Amérique sans héros.

L’invasion de la Terre par des extraterrestres, mais pas vue du bureau ovale de la Maison Blanche, ou bien live on CNN…non…on est à hauteur d’homme.

D’un tout petit homme, de surcroît, le gars Tom Cruise. Un simple ouvrier un peu bas de plafond, incapable de jouer son rôle de père, même pour un week-end de temps en temps. Face à l’invasion, il va devoir sauver non pas le monde, non pas l’Amérique, pas même sa banlieue pourrie.. non, sa famille, ses enfants.

C’est tout. Nous allons les suivre dans leur exode à travers l’Amérique, au milieu d’une population en cours d’extermination.

On ne s’éloigne jamais du point de vue de la famille du héros, tout au long du film, hallucinant ride qui ne s’arrête jamais, pas d’actes héroïques, ou alors ils tournent au pathétique, et ces images sidérantes, train en feu circulant à toute berzingue, cadavres flottants sur le fleuve, noir complet pendant quelques secondes puis s'élève la voix de la gamine («are we still alive ?»)...
... et puis Tim Robbins hallucinant en dernier rempart branlant d’une Amérique paumée, et ce rythme infernal… et moi, et moi… bouche bée devant ce spectacle grandiose qu’est La guerre des mondes.

La guerre des mondes (Steven Spielberg, USA, 2004)
avec Tom Cruise, Dakota Fanning...

samedi 6 mars 2010

Les sorties de films, tout le monde en parle, mais qui osera (enfin) aborder la question des sorties des cinémas ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans les cinémas, avant d'entrer dans la salle, c’est moquette au mur et couleurs vives, alors que pour en sortir, c’est plutôt béton gris et déco minimaliste post-apocalyptique !

Cela ne peut pas être uniquement une question de moyens, avec Messieurs Ugécé et Gaumont se disant : mettons le paquet sur l'accueil, mais la sortie, on s'en fout, maintenant qu'ils ont payé, ces gogos ! Car les exploitants ont tout intérêt à fidéliser les spectateurs, qui, avec un peu de chance, iront voir plus d'un film dans leur existence... Donc pas une question de budget.
Alors quoi ?
Car mine de rien, on discute en général plus en sortant d'un film qu'en y entrant... c'est donc bien dans les dédales de couloirs glauques derrière la porte sortie, qui vous conduisent, par moultes circonvolutions, vers une sortie-sinistre-dans-quelque-rue-perdue-de-l'autre-côté-du-paté-de-maison, que l'on commence à échanger ses premières impressions !
Et il y a vraiment des films dont on commence à discuter, tout de suite, en sortant du cinéma…on est encore un peu dans l'histoire, mais on veut déjà échanger pour savoir ce que les autres en ont pensé... comme pour le nouveau Scorsese, par exemple !

Shutter Island constitue en effet un cas d'école qui justifierait presqu'à lui seul de réhabiliter les sorties de salle, tant sa vision suscite la discussion, les échanges, dans les couloirs de tous les cinémas du monde !

Côté affiche, il faudrait être fou pour demander plus : une histoire forte d’après un roman à succès (signé Dennis Lehane, épatant auteur de Mystic River ou Gone, baby, gone, déjà adaptés au cinéma avec bonheur), un réalisateur-culte, une pleiade d’acteurs remarquables (Leo di Caprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, et même Max « Father Merrin » Von Sydow !)...

Bref un projet ambitieux… mais si vous en avez discuté ensuite, c'est surtout au sujet de son twist final, non ?

Car Shutter Island, cette enquête policière en forme de plongée dans un hôpital psychiatrique néo-gothique, le tout dans une ambiance années 50 poisseuse, ne serait-elle pas qu’une honnête Série B surproduite ?

Bien entendu, Leonardo di Caprio joue avec une belle intensité son rôle de flic torturé par ses démons, et la réalisation de Martin Scorsese crée avec efficacité un labyrinthe mental visuellement sidérant (Dante Ferretti au décor : Entretien avec un vampire, Sweeney Todd, Et vogue le navire, Le nom de la Rose…). Au passage, on voit bien que l’ami Marty rend hommage à un genre qu’il adore, comme en témoigne par exemple la magnifique transparence du début, sur le bateau !

Les séquences de rêve, utilisées comme électrochocs scénaristiques, sont elles aussi intéressantes, quelque part entre le surréalisme des scènes oniriques de La Maison du Dr Edwards et l’hyper réalisme de Lynch – mais David Lynch, parlons-en, car le « czar of bizarre » s’est révélé infiniment plus déroutant dans la peinture des délires schizophrènes (remember les sublimes Lost Highway et Mulholland Drive).

En effet, tout au long de Shutter Island, malgré des scènes impressionnantes, je suis resté spectateur de l’intrigue, jamais égaré dans ce puzzle paranoïaque. Et le dénouement, lourdement démonstratif, referme la dernière sangle de cette camisole dans laquelle Scorsese semble s’être enfermé lui-même.
Peut-être s’est-il lui-même retrouvé… prisonnier d’une histoire qui ne repose que sur une seule idée ?

Au final, Shutter Island est juste un divertissement, spectaculaire et lourdingue, dont on parle avec plaisir des méandres, et ce dès la sortie du film… ce qui ne résoud pas notre problème de différence de standing entre l'entrée et la sortie de la salle...

A moins que ce ne soit fait exprès, finalement, ces sorties sinistres de cinéma, comme un sas de décompression, comme une transition entre le monde du cinéma et la grisaille de la réalité… Pour amortir le choc de ne plus être un spectateur fasciné, mais à nouveau le simple acteur de sa propre vie.Un parcours de couloirs nurs et gris, comme un passage mental pour nous faciliter cette schizophrénie ordinaire qui fait l'essence du cinéma...

Shutter Island (Martin Scorsese, USA, 2010)
Avec : Leonardo di Caprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Max Von Sydow...